Le prophète et la mort mystérieuse de Charmain Speirs

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Légende image, Charmain devint l'épouse du prophète Eric Adusah.
    • Author, Myles Bonnar
    • Role, BBC Disclosure
    • Author, Ben Robinson
    • Author, Kevin Anderson
  • Temps de lecture: 12 min

Charmain Speirs avait quarante ans lorsqu'elle rencontra le prophète Eric Adusah.

Depuis plusieurs années, Charmain appartenait à l'un des mouvements chrétiens connaissant la plus forte croissance au monde : le pentecôtisme.

Grâce à sa foi, elle semblait avoir enfin trouvé le bonheur qu'elle cherchait désespérément, mais il lui manquait encore quelque chose.

"Elle en avait tout simplement assez des hommes ordinaires", confie son amie Anne-Marie. Elle désirait cet homme de Dieu. Elle voulait ce qui lui avait été promis.

Puis elle a dit : "j'ai rencontré quelqu'un, un prédicateur célèbre."

Son nouvel amoureux était le pasteur principal de l'église Global Light Revival.

Originaire du Ghana, Adusah apparaissait régulièrement sur les chaînes de télévision chrétiennes.

Il n'était pas un simple pasteur. Dans son église, il était considéré comme un prophète, et l'on croyait qu'il recevait et transmettait des révélations divines directement de Dieu.

Charmain a rencontré le prophète au printemps 2014 et, après une idylle fulgurante, ils se sont mariés en septembre de la même année.

Six mois plus tard, Charmain était morte, son corps retrouvé dans la baignoire d'un hôtel au Ghana.

Adusah a été arrêté, soupçonné de meurtre, mais relâché faute de preuves.

Il a toujours nié toute implication dans la mort de Charmain.

Plus de dix ans après, une enquête de l'émission Disclosure de la BBC a révélé d'importantes omissions dans son récit des événements survenus à l'hôtel où Charmain est décédée.

La série documentaire "Charmain et le Prophète" donne également la parole aux anciennes compagnes d'Adusah, qui affirment qu'il est un… danger pour les femmes.

Légende image, Charmain et Eric Adusah se sont mariés en septembre 2014.
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Charmain a grandi à Arbroath, une petite ville de pêcheurs sur la côte est de l'Écosse, dans les années 1970 et 1980.

Sa mère, Linda, était femme de ménage et son père, Peter, plombier.

Ses amis la décrivent comme une personne extravertie et sociable, toujours attirée par les autres.

À 19 ans, elle s'installe à Glasgow où elle enchaîne les petits boulots dans des magasins, des restaurants et des bars.

Son amie Linsey raconte dans le documentaire que Charmain a vécu plusieurs relations, parfois tumultueuses, et qu'elle a même séjourné brièvement dans un refuge pour femmes.

De retour chez elle, sa famille traverse également des moments difficiles.

Elle perd un frère dans un accident de voiture, puis son plus jeune frère sombre dans l'héroïne.

Vers l'âge de 30 ans, Charmain part pour Swansea afin de prendre un nouveau départ et d'étudier le photojournalisme.

Quelques années plus tard, en 2007, elle donne naissance à un petit garçon qu'elle prénomme Isaac.

Mère célibataire, Charmain souffre de dépression post-partum ; c'est à ce moment-là qu'elle se tourne vers la religion. Elle a rejoint la toute nouvelle église Liberty et en est devenue une membre enthousiaste.

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Légende image, Charmain et Eric Adusah étaient mariés depuis seulement six mois avant son décès.

Adusah vivait principalement à Londres, où il était pasteur principal d'une autre église pentecôtiste.

Ils se sont rencontrés sur un site de rencontres chrétien et, quelques semaines plus tard, leurs fiançailles ont été annoncées.

La mère de Charmain, Linda Speirs, a été stupéfaite lorsque sa fille l'a contactée pour lui annoncer son mariage, car elle ne lui avait même pas parlé de son petit ami.

Des amis ont confié à la BBC qu'au fil de leur relation, leurs rencontres, autrefois quotidiennes, sont devenues quasi inexistantes.

Environ six mois après leur rencontre, Charmain était mariée et devenait l'épouse d'un prophète, surnommée la "première dame" par les membres de l'église.

Mehrunissa Thomas, une demoiselle d'honneur, témoigne : "elle était passée d'une personne ordinaire à une célébrité."

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Légende image, Le statut de Charmain au sein de l'église a changé lorsqu'elle s'est mariée.

Charmain semblait s'épanouir dans son rôle.

Mais son amie Anne-Marie raconte que lors de sa visite, elle a eu une tout autre vision de la vie conjugale de Charmain.

Anne-Marie a déclaré à l'émission : "elle m'a dit en substance : 'il ne me témoigne aucun amour. Il n'y a ni amour, ni passion'."

Charmain, enceinte de l'enfant d'Adusah, est retournée à Arbroath pour passer du temps avec sa mère.

C'était la première fois que Linda la revoyait depuis le mariage.

Elle s'est confiée à sa mère : leur mariage battait de l'aile et elle envisageait de rentrer chez elle.

Mais elle a ensuite pris le bus pour Londres avant de s'envoler pour le Ghana. Sa mère ne la reverrait jamais.

Des visiteurs dans la nuit

Selon les rapports de police, Adusah est la dernière personne connue à avoir vu Charmain vivante.

Dans ses déclarations à la police, consultées par la BBC, il a décrit un déjeuner avec Charmain suivi d'une baignade à la piscine.

Il a indiqué qu'ils étaient ensuite rentrés à leur chambre d'hôtel pour la soirée et avaient passé un agréable moment ensemble.

Adusah a affirmé avoir quitté l'hôtel après minuit pour se rendre à Accra afin d'assister à une réunion à 6 h du matin, avant son vol de retour prévu pour le Royaume-Uni.

Il a prétendu que Charmain souhaitait prolonger son séjour au Ghana.

Un témoin qui travaillait à l'hôtel cette nuit-là affirme que le récit du Prophète omet un détail crucial.

Edward (un pseudonyme) raconte que tard dans la nuit, deux hommes de grande taille sont arrivés avec Adusah et l'ont accompagné jusqu'à la chambre 112 où se trouvait Charmain.

Il se souvient que l'un des hommes portait une mallette.

Edward explique que ses collègues et lui-même se sont interrogés sur les raisons de la présence de ces hommes dans la chambre, mais qu'il n'a pas osé les questionner.

Selon Edward, les hommes sont restés près d'une heure, puis ont aidé Adusah à charger ses bagages dans sa voiture.

Vers 1 h du matin, Adusah a quitté l'hôtel en demandant au personnel de ne pas déranger sa femme.

Edward précise que la dernière fois qu'il a vu Charmain vivante, c'était environ cinq heures avant le départ d'Adusah et des hommes.

Crédit photo, PA Media

Légende image, Eric Adusah à la sortie de l'interrogatoire sur la mort de sa femme Charmain Speirs

Adusah n'a jamais mentionné ces visiteurs aux enquêteurs ghanéens.

Les documents de police confirment que des témoins ont signalé la présence de trois hommes.

Deux de ces hommes ont été retrouvés et ont confirmé leur présence ce soir-là, précisant connaître Adusah par le biais de son ministère.

Ils affirment tous deux avoir prié dans la chambre.

L'un d'eux a déclaré que Charmain était "pleine d'énergie et très agitée" lorsqu'ils étaient dans la chambre.

Un autre homme a seulement confirmé la présence de Charmain.

Un troisième homme semble n'avoir jamais été retrouvé ni interrogé par les enquêteurs au Ghana.

L'émission Disclosure de la BBC a demandé à Allan Jones, commissaire de police écossais à la retraite, d'examiner les dossiers de la police ghanéenne.

Il qualifie l'omission d'Adusah de très suspecte.

"On constate que le réceptionniste de l'hôtel [Edward] a parlé à plusieurs reprises avec différentes personnes qui entraient et sortaient", explique le commissaire. "Et qu'il [Adusah] n'en ait pas parlé une seule fois, c'est très étrange."

"Si autant de personnes sont susceptibles d'être appelées dans cette salle, y compris potentiellement des témoins de la défense, il est normal qu'il les mentionne."

Alibi douteux

Adusah a déclaré à la police avoir quitté sa femme en pleine nuit pour rencontrer un révérend à Accra, la capitale ghanéenne, à 6 heures du matin.

La BBC a retrouvé la trace de ce révérend. Ce dernier n'a pas corroboré le récit d'Adusah.

Rien ne prouve que les enquêteurs ghanéens aient vérifié l'alibi d'Adusah, qui était pourtant la raison même de son départ nocturne.

"Dans une enquête policière moderne au Royaume-Uni, toute personne mentionnée dans une déclaration est vérifiée", explique l'ancien commissaire divisionnaire Jones.

"Il était important de rencontrer la personne qu'il disait devoir rencontrer à 6 heures du matin afin de confirmer ou d'infirmer ce rendez-vous."

"Si cela n'a pas été fait, c'est très décevant de la part des enquêteurs de l'époque." La BBC a sollicité la police ghanéenne pour obtenir des commentaires. Celle-ci n'a pas répondu à nos questions.

Le mystère de l'héroïne

Peu avant l'autopsie du corps de Charmain, Adusah déclara à la police que sa femme était profondément perturbée, suicidaire et avait des antécédents de toxicomanie.

Ce récit allait jouer un rôle déterminant dans la libération d'Adusah.

Six jours après la découverte du corps, la pathologiste de renom, le Dr Afua Abrahams, pratiqua l'autopsie.

"Il n'y avait aucune trace de violence ni de traumatisme sur le corps", affirma-t-elle.

"S'il y avait eu des signes de lutte, ils n'étaient pas évidents."

Le Dr Abrahams se dit surprise de constater la présence d'héroïne – plus précisément un métabolite de l'héroïne – dans le sang et les prélèvements hépatiques de la victime.

La cause probable du décès fut enregistrée comme étant une overdose d'héroïne.

Crédit photo, Rolf Andreason

Légende image, Dr Afua Abrahams a procédé à l'autopsie.

L'héroïne est extrêmement rare au Ghana, surtout dans les petites villes comme Koforidua, où séjournait Charmain.

Dr Abrahams a demandé aux enquêteurs comment une touriste pouvait se procurer de l'héroïne.

Elle affirme qu'ils lui ont répondu : "les toxicomanes savent où en trouver."

La police n'a trouvé aucun matériel de consommation de drogue, aucune trace d'héroïne dans la chambre 112, ni rien parmi les affaires de Charmain.

Pour justifier la libération d'Adusah, le bureau du procureur général du Ghana a fait référence à des SMS indiquant que Charmain avait des idées suicidaires.

Les proches et amis interrogés par la BBC nient que Charmain consommait de la drogue ou ait eu des idées suicidaires.

"Elle détestait les toxicomanes", déclare Linda, la mère de Charmain.

"Elle ne supportait pas ça. Elle disait : 'pourquoi quelqu'un ferait-il ça à son corps' ?"

Plus de vingt personnes proches de Charmain ont donné des témoignages similaires : elle ne consommait pas de drogue et n'avait pas d'idées suicidaires. "Tout d'abord, elle détestait la drogue", explique sa demoiselle d'honneur, Mehrunissa Thomas.

"Ensuite, il est impossible qu'elle ait eu la moindre trace de drogue dans le sang en sachant qu'elle était enceinte."

"C'est totalement inhabituel de sa part, absolument contraire à sa nature."

Une seconde autopsie, réalisée au Royaume-Uni, a par la suite analysé les cheveux de Charmain.

Les résultats, négatifs pour les opioïdes, ont confirmé qu'elle n'était pas une consommatrice de drogue régulière.

Qui est le Prophète ?

Crédit photo, Facebook

L'enquête de la BBC a révélé qu'Eric Adusah possède de multiples identités.

Au Ghana, il est connu sous le nom d'Eric Adu Brefo.

Dans le Maryland, aux États-Unis, où il réside actuellement, il se fait appeler Eric Isaiah Kusi Boateng.

D'anciennes compagnes affirment qu'Adusah utilisait différents noms et affichait des âges différents.

Lynne, qui a vécu une relation abusive avec lui, ne le connaissait que sous le nom de "Daniel" jusqu'à ce qu'une autre femme la contacte.

Elle ignorait qu'il était prédicateur.

Cette femme, ainsi qu'une autre ancienne compagne, nous ont confié qu'elles avaient par la suite mis Charmain en garde contre Adusah.

Une autre compagne, Emily (un pseudonyme), explique qu'Adusah contrôlait tous les aspects de sa vie.

"Il a commencé à changer progressivement, très lentement", témoigne-t-elle. "Mes cheveux devaient être coiffés d'une certaine façon, je devais être habillée d'une certaine façon, tout devait être strictement conforme à ses ordres."

"Je devais rester à la maison, je n'avais pas le droit de sortir. Il m'a aussi confisqué mon téléphone, car il ne voulait pas que j'appelle ma famille". Emily raconte que le vrai Eric était très différent du prédicateur pieux qu'il prétendait être.

"En réalité, j'étais très vulnérable et je ne me rendais pas compte que les mois passaient et qu'il m'avait endoctrinée", explique-t-elle.

"J'étais manipulée par l'idée que c'était la volonté de Dieu. J'avais peur d'aller à l'encontre de sa volonté". Elle ajoute qu'Adusah a utilisé la foi pour la manipuler et l'isoler, décrivant son pouvoir comme "mental, et non physique".

Légende image, Le fils de Charmain, Isaac, affirme avoir vu Adusah frapper sa mère au visage

Cependant, le fils de Charmain, Isaac, a révélé qu'Adusah l'avait frappé, lui et sa mère.

"J'entendais ma mère crier et pleurer", raconte Isaac, âgé de 19 ans.

"Il est entré dans ma chambre et a essayé de me frapper. Ma mère s'est interposée et il a fini par lui donner un coup de poing au visage". Isaac poursuit : "il se prétendait prophète. Quel prophète frapperait sa femme ? Quel prophète lèverait la main sur un enfant ?Je ne crois pas qu'un prophète puisse faire une chose pareille."

"La façon dont il parlait à ma mère, la façon dont il la traitait, ce n'était pas un prophète. C'était un être abject. Il ne méritait pas la moindre once des éloges qu'il recevait dans cette église."

Selon Isaac, il y avait aussi des violences psychologiques.

"Il contrôlait tous les aspects de sa vie", explique Isaac.

"Il contrôlait son téléphone, son argent, ses vêtements, ses habitudes alimentaires." "Son bonheur était contrôlé par lui. Ce n'était pas une relation. Il dictait simplement sa vie."

Légende image, Linda, la mère de Charmain, affirme également avoir constaté des signes de violence domestique

La mère de Charmain affirme également avoir constaté des signes de violence conjugale.

Alors qu'elle coupait les cheveux de Charmain, Linda raconte avoir découvert des zones dégarnies qu'elle attribue à Adusah.

"Je lui brossais l'arrière de la tête et, en soulevant ses cheveux, j'ai vu des zones dégarnies. Je lui ai demandé : 'pourquoi as-tu des zones dégarnies dans les cheveux et sur le crâne, Charmain' ?", explique Linda.

Au début, sa fille hésitait à en dire plus, poursuit Linda, avant de finalement accuser son mari de lui avoir tiré les cheveux.

"Je lui ai demandé : 'pourquoi te tire-t-il les cheveux ?' Et bien sûr, ma voix montait et je m'énervais", ajoute Linda.

Plusieurs sources ont confié à la BBC avoir observé des signes d'un schéma plus général de contrôle coercitif.

Les derniers jours de Charmain

Pendant son séjour au Ghana, les proches de Charmain ont eu beaucoup de mal à la joindre.

Une femme de l'église d'Adusah, qui a par la suite témoigné auprès de la police britannique, a déclaré que Charmain s'était procuré un deuxième téléphone en secret, Adusah lui ayant confisqué le sien.

Charmain lui a confié avoir découvert qu'Adusah utilisait un faux nom, mentait sur son âge et avait une autre épouse au Ghana.

Le témoin a indiqué que Charmain envisageait le divorce et comptait confronter son mari au sujet de son comportement.

Cette femme affirme avoir reçu un appel de Charmain la veille de sa disparition.

Elle a déclaré à la police avoir entendu le couple se disputer. Adusah criait et Charmain était soumise.

"À chaque fois qu'Eric [Adusah] parlait, j'entendais un bruit sourd, comme s'il tapait sur une table pour appuyer ses propos", a-t-elle expliqué.

Ce témoin a ajouté qu'après quinze minutes, elle avait entendu un autre bruit sourd et que l'appel avait été coupé. La police ghanéenne n'a jamais eu connaissance de cette déclaration car les autorités britanniques ont décidé de ne pas la diffuser, le Ghana ayant maintenu la peine de mort.

La recherche des réponses

Le documentaire de la BBC a retrouvé la trace d'Adusah dans le Maryland, aux États-Unis, où il vit avec sa femme et ses enfants et continue de prêcher au sein du mouvement Global Light Revival.

Il a déclaré à la BBC que l'enquête et les tentatives d'interrogatoire lui avaient causé une "détresse émotionnelle profonde" et qu'il avait "enduré un traumatisme personnel intense" après la perte de sa femme et de son enfant.

Il n'a pas répondu à nos questions concernant le traitement réservé à ses anciens partenaires.

La vérité sur ce qui s'est passé dans la chambre 112 ne sera peut-être jamais pleinement connue.

Le fils de Charmain, Isaac, est toujours en quête de réponses, tandis qu'il tente de se reconstruire une vie sans sa mère.

"Je dois vivre le reste de ma vie en sachant que ma mère ne verra jamais ce que je vais faire. C'est vraiment difficile à accepter", confie-t-il.