Souveraineté sanitaire au Sénégal : les femmes-médecins en première ligne

Légende image, Pr Fatou Samba Diago Ndiaye, Cheffe du Service d'Hématologie clinique à l'hôpital Dalal Diam de Guédiawaye à Dakar.
    • Author, Mamadou Faye
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 8 min

Dans les longs couloirs des hôpitaux sénégalais, une révolution silencieuse est en marche. En première ligne, des femmes, médecins, chercheuses ou formatrices, elles se sacrifient sans bruit pour sauver des vies. Par leur engagement et leur expertise, elles redessinent patiemment, mais sûrement, les contours de la souveraineté sanitaire du pays de la Teranga.

À Dakar, le Pr Fatou Samba Diago Ndiaye incarne cette dynamique. À la tête du service d'hématologie de l'hôpital Dalal Diam, à Guédiawaye, elle pilote l'un des pôles médicaux les plus pointus du pays. Un poste stratégique, fruit d'un parcours exigeant et jalonné de défis.

Mais derrière la rigueur du médecin, il y a une conviction forgée dès l'enfance. Une phrase, transmise par sa mère institutrice, devenue boussole : "tu peux le faire. Vas-y, fais-le."

Un héritage puissant, qui continue de guider chacune de ses décisions. "J'ai grandi avec ces mots. Je ne me fixe donc aucune limite", confie-t-elle.

Dans cette trajectoire singulière, se dessine bien plus qu'une réussite individuelle : le visage d'une génération de femmes déterminées à transformer durablement le système de santé sénégalais.

Vouloir, c'est pouvoir

Dans une société où les trajectoires féminines se heurtent encore à des plafonds invisibles, certains parcours forcent l'admiration. Celui du Pr Fatou Samba Diago Ndiaye en est l'illustration éclatante : une ascension bâtie sur la détermination, au prix de combats personnels menés très tôt.

Bachelière du lycée John Fitzgerald Kennedy de Dakar, elle intègre la Faculté de médecine de l'Université Cheikh Anta Diop. Très vite, elle se distingue en réussissant, dès la 5e année, le redouté concours de l'internat des hôpitaux de Dakar. Une performance qui propulse sa carrière à grande vitesse.

« Quand j'ai réussi, tout s'est enchaîné rapidement. Je suis partie en France pour compléter ma formation, puis je suis rentrée au Sénégal deux ans plus tard », raconte-t-elle. Mais à son retour, le coup est rude : ses diplômes ne sont pas reconnus par le CAMES pour l'agrégation.

Loin de céder au découragement, elle choisit la voie de la persévérance. Mère d'une fillette d'à peine un an et demi, elle accepte de tout reprendre ailleurs. Direction Abidjan, où elle espère décrocher un diplôme reconnu. Sans soutien institutionnel - sa demande de bourse étant jugée "non prioritaire" - elle contracte un prêt pour financer son projet.

"J'ai vécu deux ans à Abidjan avec ma fille grâce à ces 2 millions. C'est ainsi que j'ai pu obtenir mon diplôme", confie-t-elle. En 2010, elle fait partie des plus jeunes reçus à l'agrégation du CAMES, consacrant un parcours hors norme.

Pour elle, la leçon est claire : "il faut savoir ce que l'on veut et se donner les moyens d'y arriver. Si j'avais attendu une bourse, je ne serais probablement jamais devenue hématologue clinicienne."

Le cap était fixé. Malgré les obstacles, elle a choisi d'embrasser une spécialité rare - et d'y tracer sa voie, coûte que coûte.

Pionnière dans un domaine exigeant

Légende image, Pr Fatou Samba Diago Ndiaye parlant à des étudiants en médecine.
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Porter six responsabilités à la fois n'a rien d'anodin. Et pourtant, c'est le quotidien du Pr Fatou Samba Diago Ndiaye. Médecin, épouse, mère, cheffe de service, enseignante-chercheure… une multiplicité de rôles qu'elle assume avec une rigueur sans faille. "La plus grande difficulté, c'est de concilier toutes ces casquettes", confie-t-elle.

Mars 2020. Alors que le Sénégal enregistre son premier cas de Covid-19 et que le monde bascule dans l'incertitude, elle, reste focalisée sur un projet ambitieux. En pleine pandémie, elle lance la création du service d'hématologie de l'hôpital Dalal Diam, avec une ambition claire : permettre aux patients sénégalais de se soigner sur place, sans avoir à s'exiler pour traiter des pathologies du sang.

"Nous avions initié un projet de greffe de moelle osseuse. Le financement est arrivé en 2020, ce qui nous a permis de démarrer la construction et l'équipement du service, inauguré en 2024", explique-t-elle. Une avancée majeure qui aboutira à une première historique : la réalisation d'une greffe de moelle osseuse au Sénégal, menée avec son équipe.

Une équipe à son image - engagée, rigoureuse et, fait marquant, composée à 90 % de femmes. Un choix qui n'en est pas un, insiste-t-elle. "Ce n'était pas intentionnel. Mais l'hématologie est une spécialité exigeante, et les femmes semblent particulièrement attirées par cette rigueur", observe-t-elle, non sans rendre hommage à ses collaboratrices.

Au-delà des défis quotidiens imposés par une discipline aussi pointue, la spécialiste garde le regard tourné vers l'avenir. Car pour elle, l'enjeu dépasse la pratique médicale : il s'agit désormais de transmettre, former et préparer la relève. Une mission qu'elle mène avec la même détermination qui a jalonné tout son parcours.

Vecteurs de transmission du savoir

Légende image, Dr Mariem Lolita Camara Tall, Médecin spécialiste en Hématologie clinique.

Transmettre, former, inspirer. Pour tout maître, l'héritage le plus précieux reste celui qu'il laisse dans les esprits. Comme le résumait Vessiot, la "plus douce récompense" est d'avoir semé "des idées vraies et des sentiments généreux". Une philosophie qui trouve un écho particulier au sein de l'équipe du Pr Fatou Samba Diago Ndiaye, devenue au fil du temps une véritable école de formation pour la nouvelle génération de médecins.

Parmi eux, le Dr Mariam Lolita Camara Tall incarne cette relève. Animée très tôt par le désir de contribuer à l'amélioration de la santé publique, elle décroche un baccalauréat scientifique au lycée Blaise Diagne de Dakar. À l'heure des choix, elle prend un risque calculé : renoncer à une orientation immédiate à l'École Supérieure Polytechnique pour attendre une place en faculté de médecine. Un pari gagnant.

Après six à sept années d'études, elle obtient son doctorat en 2015 et débute sa carrière à l'hôpital Dalal Diam, alors à ses débuts. "J'ai eu le privilège de voir les premiers patients de cet hôpital", se souvient-elle. D'abord médecin généraliste, elle s'oriente progressivement vers l'hématologie, une spécialisation déterminante dans son parcours.

Une évolution largement influencée par sa rencontre avec le Professeur Ndiaye. "Elle était accessible, ouverte. Je venais souvent échanger avec elle sur des cas d'hématologie. C'est ainsi que, avec son appui, je me suis inscrite en spécialisation", explique-t-elle.

Le chemin n'a pourtant rien d'un long fleuve tranquille. Entre responsabilités professionnelles, obligations familiales et exigences académiques, les défis sont nombreux. Mais la persévérance paie : elle obtient sa spécialisation et enchaîne avec d'autres formations, notamment sur la drépanocytose, le leadership et la recherche clinique.

Au cœur de son engagement, une conviction forte : la transmission est essentielle. "La meilleure manière d'apprendre, c'est par l'exemple. Être au contact de modèles inspirants fait toute la différence", affirme-t-elle. Une dynamique qu'elle prolonge à son tour en encadrant les plus jeunes, notamment dans la rédaction de leurs thèses.

Fière d'avoir participé, aux côtés de l'équipe du Pr Ndiaye, à la première greffe de moelle osseuse réalisée au Sénégal, elle y voit bien plus qu'un exploit médical : un symbole de souveraineté sanitaire.

Un sentiment partagé par le Dr Adjaratou Tiané Diagne Niang, pour qui la nouvelle génération de médecins est portée par une soif inépuisable de savoir. "Nous sommes constamment en quête d'apprentissage, toujours à la recherche de nouvelles connaissances, au plus près de nos maîtres", confie-t-elle.

Mais cette quête d'excellence a un coût. Entre exigences professionnelles et responsabilités sociales, les conditions restent exigeantes. Pourtant, une chose demeure : la volonté de transmettre, encore et toujours, pour bâtir une relève à la hauteur des défis sanitaires de demain.

Le prix de l'engagement

Légende image, Dr Adjaratou Tiané Diagne Niang, DES3 en Hématologie clinique.

Derrière les blouses blanches, il y a des vies faites de renoncements, d'équilibres fragiles et de choix assumés. Pour les femmes-médecins, l'exercice de la profession dépasse largement le cadre hospitalier : il s'inscrit aussi dans une réalité familiale exigeante, entre responsabilités d'épouse, de mère et de soignante.

Pour le Dr Adjaratou Tiané Diagne Niang, l'équation tient grâce à un socle essentiel : le soutien des siens. "Ma principale motivation, c'est la famille. Quand vos proches vous encouragent à avancer, cela change tout", confie-t-elle. Jeune mariée, elle dit avoir trouvé un équilibre, rendu possible par la compréhension de son entourage. "Quand quelqu'un comprend votre ambition, il devient naturellement un soutien. Cela m'a permis d'allier vie professionnelle et vie sociale, et de m'épanouir dans les deux."

Un équilibre qui, pour beaucoup, repose sur une organisation millimétrée. Le quotidien du Dr Mariam Lolita Camara Tall en est l'illustration. "La journée commence bien avant l'hôpital. Il faut se lever tôt, préparer les enfants avec l'aide de mon mari, les accompagner au bus, puis se préparer rapidement pour être à l'heure au service", raconte-t-elle. Une course contre la montre, avant même d'affronter les exigences du milieu hospitalier.

Malgré ces contraintes, ces femmes tracent leur voie - et redéfinissent les contours de la médecine au Sénégal. Leur engagement porte déjà des résultats concrets. À titre d'exemple, le coût d'une greffe de moelle osseuse, estimé à près de 130 millions de FCFA en France et entre 25 et 30 millions dans certains pays d'Asie ou du Maghreb, a été réduit à environ 7 millions de FCFA au Sénégal. Une avancée majeure, qui pourrait être encore optimisée avec un meilleur accès aux médicaments.

Au-delà des chiffres, l'enjeu est clair : bâtir une véritable souveraineté sanitaire. "Il s'agit d'avoir les moyens nécessaires pour répondre aux besoins de santé des populations ici, sans recourir systématiquement aux évacuations à l'étranger", explique le Dr Mariam Lolita Camara Tall.

Dans cette dynamique, ces femmes-médecins ne se contentent pas de soigner. Elles transforment en profondeur le système de santé, au prix d'efforts souvent invisibles - mais déterminants.

*Cet article a été rédigé sur la base d'un tournage effectué par Diara Ndiaye et Ousseynou Ndiaye.